La promenade des Anglais

D’aucuns estiment que la première division anglaise est le meilleur championnat au monde, pour d’autres c’est plutôt le plus spectaculaire ou le plus « rentre dedans ». Mais pour certains, ces titres sont usurpés et faux. En Angleterre on se contente de balancer dans la boîte et tacler plus haut que les genoux. Les détracteurs de ce foot british ne manquent pas d’appuyer leur thèse lorsque ces clubs anglais sont éliminés d’une Coupe européenne. Dans l’histoire récente, Angleterre et Europe ne feraient donc pas bon ménage, c’est vrai en politique, mais aussi en football. Quoique.
Ces dernières années, il y a bien eu un creux, un gouffre. Depuis 2012, et le dernier titre en C1 d’un club anglais (Chelsea), personne n’a fait mieux qu’une demi-finale.
Cette saison, les clubs d’outre-Manche n’ont jamais été autant à se qualifier pour les 1/8e de finale. De quoi briser le signe indien ?

Les chiffres ne mentent pas

La Ligue des Champions a été baptisée ainsi en 1992. Auparavant, c’était la Coupe des clubs champions européens qui récompensait la meilleure équipe du continent. Parce qu’il faut bien prendre un point de repère, prenons celui-là. De plus, c’est dans ces années-là que le foot est devenu ce qu’il est aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire.

On constate que depuis la saison 1992/1993, l’Angleterre est au troisième rang des nations les plus titrées en Ligue des Champions. Devant un pays comme l’Allemagne. Sur une période plus longue, on remarque donc que, oui, l’Angleterre n’est pas la nation la plus titrée. En considérant que la victoire finale en coupe d’Europe est le facteur qui permet de considérer un championnat comme le meilleur, alors non, l’Anglais n’est pas le meilleur.

Autre époque

Autre point de repère. Depuis 2004 et l’avènement des huitièmes de finale, ce que l’on peut considérer comme la phase moderne de la Ligue des Champions, trois clubs anglais ont remporté la Coupe aux grandes oreilles. C’est peu en comparaison avec l’Espagne (7 titres), mais c’est aussi bien que l’Allemagne et l’Italie réuni (3 titres à eux deux). Quatre nations se partagent le gâteau depuis près de 15 ans et l’Angleterre est la deuxième meilleure.

Vu comme cela, le bilan est perçu différemment. Mais ce qui inquiète surtout, c’est l’avancement dans la compétition depuis 2012 et le sacre de Chelsea.

Ces données purement statistiques renforcent l’idée que la compétition anglaise n’est pas la plus dominante en termes de trophées. En partant du principe que des équipes d’un championnat considéré comme le meilleur devraient dominer des équipes venant d’autres championnats supposés inférieurs donc. Sous cet angle, c’est clair. La Premier League n’a pas l’avantage.

Tout est cycle, éternel retour

Pourquoi alors, en 2018, revenir sur ce postulat ? Car on vient de le voir, historiquement parlant, les Brits n’ont jamais outrageusement dominé le football européen en termes de victoire finale. Depuis la première édition de l’actuelle Ligue des Champions, ou de la feue Coupe des clubs champions européens, l’Espagne avec ses 17 victoires a toujours été un cran au-dessus. L’Angleterre, a égalité avec l’Italie, est certes, juste derrière avec 12 titres.

Ce qui est neuf en 2018, c’est le nombre historique de clubs qualifiés pour les 1/8e, ce qui augmente donc les chances de victoires finales et donc d’impression de domination du football européen. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une impression.

Ce qui est neuf en 2018, c’est le nombre historique de clubs qualifiés pour les 1/8e

Car si on se replonge dans les chiffres, les clubs anglais ne faisaient pas mieux avant. Depuis 2012, ils sont restés 5 saisons sans victoire finale, pareil entre 2000 et 2005, et que dire du fossé sans victoire entre 1985 et 1999.

Ce sont surtout les stades d’éliminations de plus en plus précoces qui ont renforcé cette sensation d’échec. En 2018, on a donc le sentiment que les clubs anglais ont une carte à jouer dans cette Ligue des Champions, puisqu’ils sont plus nombreux sur la ligne de départ.

Pour ajouter une Coupe à l’étagère, pour écrire une ligne de l’histoire ou donner l’impression que les Anglais dominent, de manière éphémère, le football européen.

Les raisons du succès

La question se doit d’être désormais posée : comment expliquer ce « renouveau » ou ce retour au premier plan ? En tout cas à l’issue des poules, car les cinq qualifiés pourraient très bien être sortis en 1/8 et cela mettrait directement fin à cette impression de renaissance.

Même si, comme on peut le voir sur cette infographie de l’Équipe, l’Angleterre mène bien dans une catégorie : le nombre de clubs qualifié pour les huitièmes depuis 2003-2004.

Des coaches standing européens 

Il est vrai que depuis quelques années, les clubs de Premier League ont recruté des entraîneurs ayant une expérience à l’étranger réussie. Avec Guardiola en tête, Conte, Mourinho ou encore Klopp. Certes, aucun de ces managers n’est en place depuis cette année. Justement, ils ont eu le temps depuis leur arrivée d’imposer leur patte afin de conquérir l’Europe. Forts d’un palmarès international bien garni, leur présence n’est sans doute pas étrangère à ces performances.

Manchester City : Pep Guardiola

Pour sa deuxième saison à la tête des Skyblues, le Catalan semble au sommet de son art. Hormis une défaite face à Liverpool (pas vraiment honteuse), City a survolé le championnat. En phase de poules de Ligue des Champions, il en a été de même. Dans une autre mesure, certes. Pep a su mettre en place ses idées, et son jeu fait frémir les observateurs. C’est l’équipe anglaise qui semble la plus affûtée pour aller loin en C1 cette année.

Manchester United : José Mourinho 

Également en place depuis la saison dernière le Portugais s’est déjà distingué en Europe avec United en remportant l’Europa League la saison dernière. Une victoire qui a permis aux Reds Devils, de se qualifier en Ligue des Champions. Manu est sorti des groupes sans difficulté pour rejoindre les 1/8e et l’expérience du Mou pourrait servir de déclic pour viser le sommet. Lui qui court après une victoire finale depuis le triplé de 2010 avec l’Inter.

Chelsea : Antonio Conte

L’Italien fait lui aussi partie de la fournée de nouveaux coaches de la saison dernière. Champion avec Chelsea pour sa première saison, il découvre la Ligue des Champions avec les Blues cette année. C’est d’ailleurs l’objectif prioritaire du club: briller sur la scène européenne. Non sans peine. Deuxième du groupe A derrière l’AS Rome, Chelsea devra affronter le grand Barcelone en huitième de finale. La tâche s’annonce ardue et difficile d’y voir une issue positive vu les performances récentes des Londoniens. Mais qui sait.

Liverpool : Jürgen Klopp

Jürgen Klopp est arrivé sur les bords de la Mersey en octobre 2015. La même saison, il atteint la finale de l’Europa League. Comme en 2013 en C1 avec Dortmund, son équipe est défaite en finale. Cette année, il est invaincu en poule, Liverpool est aussi la deuxième meilleure attaque des équipes engagées. Une équipe flamboyante, à l’image de son coach, capable de battre n’importe qui dans un bon jour.

Tottenham : Mauricio Pochettino

En place depuis 2014, Pochettino est, parmi les cinq coaches de clubs anglais qualifiés, celui qui occupe son poste depuis le plus longtemps. Mais c’est aussi le moins expérimenté sur la scène européenne. Cette année, il a pourtant terminé la phase de poule en tête de son groupe, devant … le Real et … Dortmund. Une surprise à confirmer en 1/8 face à la Vieille Dame.

Les joueurs qui vont avec

La Premier League a toujours eu le don d’attirer de grands joueurs. Ce n’est pas neuf. Cependant, et c’est sans doute lié à la présence de grands entraîneurs, ces dernières années, on a le sentiment que les équipes s’étoffent de manière exponentielle. Souvent à coup de centaines de millions d’euros. Pourtant, payer beaucoup n’est pas synonyme de gagner beaucoup.

Les trois fantastiques avec Salah et Kane

Si on observe les effectifs des 5 clubs encore engagés en Ligue des Champions, on constate que certains clubs misent sur une certaine continuité, d’autres sur des renforcements à des postes bien spécifiques.

Manchester City

En deux saisons, Guardiola a transformé l’effectif des Citizens. Le mercato estival de 2017 a été révélateur quant aux lacunes du noyau. Pep a voulu des latéraux, il les a eus. La défense de City est sans doute celle qui a coûté le plus cher, l’arrivée cet hiver de Laporte renforce le constat. Il ne faut pas vous faire de dessin, à l’image d’un Kevin de Bruyne des grands soirs, cette équipe peut se montrer élégamment redoutable.

Manchester United

Le clivage entre les deux Manchester se ressent particulièrement en termes de jeu proposé. Souvent poussive, la deuxième équipe du championnat peut pourtant compter sur des joueurs de qualité. Le United de Mourinho se montre très solide défensivement (meilleure défense de PL, 2e meilleure en C1). Aux adversaires de trouver la solution pour contourner le bus.

Chelsea

Chelsea a prouvé avec son dernier titre qu’un meilleur 11 valait mieux que les 11 meilleurs. Cette saison, le soufflé semble un peu retomber, même si Eden Hazard semble franchir un palier chaque week-end. Les renforts estivaux défensifs se sont un peu cherchés mais les Blues peuvent désormais compter sur une stabilité épisodique. Sera-ce suffisant pour sortir le Barça ?

Liverpool

L’homme en forme en Premier League cette année s’appelle Salah et joue à Liverpool. Même si en Champions League c’est Roberto Firmino qui fait trembler les filets. Le défaut des Reds est l’organisation défensive, en partie corrigée par l’arrivée du Batave Van Dijk. Comme dit plus haut, cette équipe offensivement flamboyante sera capable de tout dans cette compétition qui se joue sur une confrontation directe.

Tottenham

L’effectif des Spurs est assez constant depuis quelques années. Les joueurs partants sont remplacés poste pour poste. Tottenham peut surtout compter sur un Harry Kane qui brise tous les records. Avec 6 buts en 6 matches dans la phase de groupe, c’est le deuxième meilleur buteur de la compétition. Les Spurs sont restés invaincus dans leur poule qui abritait des équipes comme Dortmund ou le Real Madrid, de quoi annoncer la couleur.

Voilà deux facteurs, coaches et joueurs, qui peuvent expliquer ces performances. On pourrait avancer l’argument d’une certaine maturité synchronisée de la part des chefs d’orchestre et des musiciens. Reste à voir à quel moment la symphonie deviendra muette.

Pourquoi ça ne pourrait être qu’éphémère

Les espoirs que nourrissent les fans du foot anglais pourraient cependant vite devenir désespérants après les 1/8e de finale. Si les adversaires des cinq équipes encore en lice sont, pour trois d’entres eux abordables, pour les deux autres ce sera une autre histoire.

Combien d’Anglais en finale à Kiev ?

On peut pointer deux facteurs susceptibles de ramener les pensionnaires de Premier League à la réalité.

Les défenses des équipes anglaises sont souvent pointées du doigt pour leur amateurisme. Entamer une telle analyse mériterait un autre article. Nous n’allons pas nous y égarer. Néanmoins, « il est amusant d’entendre, lorsque les buts pleuvent en Espagne, que c’est grâce au talent des joueurs et, quand c’est en Angleterre, que c’est à cause des défenses ou des gardiens, anglais de préférence », explique Bruno Constant, spécialiste du foot anglais. Notons simplement que cette année, l’Angleterre n’a perdu que trois rencontres sur les 30 disputées pendant la phase de groupes par ses représentants, pour 19 buts encaissés (contre 24 pour les clubs espagnols qui comptaient un représentant de moins, 22 pour les clubs italiens avec trois représentants). Paradoxe quand tu tiens.

Mais le facteur qui ennuie beaucoup de coaches travaillant en Premier League, et qui n’est pas lié à la conjoncture actuelle, c’est bien le calendrier bien trop chargé selon eux que pour briller sur tous les fronts. Les nouveaux entraîneurs sont d’ailleurs les premiers à s’en plaindre.

Conte : « La PL est très difficile. Chaque match, vous luttez énormément. Raison pour laquelle difficile d’aller au bout en coupe d’Europe »

Mourinho,  l’an passé : « Au Portugal, toute équipe jouant en Europe joue le lundi d’après. Tout le monde fait ça. En Allemagne, on fait ça. Cela n’a aucun sens (de ne pas aménager le calendrier). C’est juste du bon sens. À moins qu’ils ne soient contents avec un seul club anglais en Europa League et en Ligue des champions. Mais je pense que nous sommes assez bons pour en avoir plus », jugeait Mourinho.

Un ventre dur

Outre le calendrier chargé, ce qui n’est pas le cas qu’en Angleterre, et peu adapté, Jurgen Klopp soulève un autre facteur qui peut provoquer une usure conséquente dans les effectifs: « Le championnat est fort homogène. On doit se battre chaque semaine pour gagner les matches, même face au dernier de la ligue ».

Meilleure ou pas, la Premier League est unique

On l’a vu, sur le critère européen, le championnat anglais n’est pas le meilleur. L’Espagne est de loin, sur les 25 dernières années, la nation qui domine la Ligue des Champions. En particulier sur les cinq dernières saisons avec une victoire finale ibérique à chaque édition. Bruno Constant nuance cependant : « J’ai toujours pensé et soutenu l’idée que les résultats des clubs sur la scène européenne ne reflétaient en rien la valeur du championnat qu’ils représentent, seulement le niveau de leurs meilleurs clubs ».

God Save The Premier League

Les autres critères de comparaison sont difficilement objectivables. Et s’il était impossible de comparer deux championnats, tout simplement ? Pour Alex Teklak qui s’exprimait il y a quelques années dans le Sport Foot, la réponse est oui : « il faut des profils particuliers pour jouer dans chaque championnat. En Espagne, les coachs sont très à cheval sur le placement tactique et c’est un championnat qui combine technique et vitesse d’exécution. En Allemagne, les équipes jouent très offensif. Et en Angleterre, on retrouve aussi énormément d’espace. En Italie, c’est très fermé et très tactique par contre. Je trouve par contre le championnat anglais un peu ‘a-tactique’ (sic), dans le sens où, à part les cinq ou six grands, il n’y a pas une culture de la mise en place tactique. Par contre, pour moi, l’argent que l’Angleterre produit est disproportionné par rapport au niveau réel du championnat ».

Finalement chacun a son avis. Les amateurs de foot anglais n’auront naturellement pas le même avis que ceux qui aiment le foot allemand.

Un King et un Prince

Les Anglais du Guardian sont bien placés pour savoir pourquoi beaucoup aiment cette Premier League : « Ce championnat n’est évidemment pas souverain si vous voulez le succès en Ligue des Champions. Ce n’est pas non plus le meilleur, si vous voulez développer de jeunes joueurs. Et ce n’est certainement pas le meilleur si vous pensez que les clubs de football devraient avoir un rôle pastoral envers les communautés qu’ils représentent au moins nominalement. Mais pour l’excitation et le spectacle, pour le sentiment que quelque chose de stupide puisse arriver à tout moment, il règne encore ».

Chaque vassal a prêté allégeance à un roi d’Europe, ceux qui ont choisi la reine d’Angleterre savent que c’est pour le meilleur et aussi pour le pire.

THIBAULT DREZE

Cette analyse sommaire n’a pas pour but d’entrer dans les détails, car la plupart des points évoqués le méritent, mais veut simplement mettre en avant certains faits et contrer certaines idées reçues.

Et en Europa League ?

Longtemps snobée par les Anglais, cette compétition semble les intéresser tout doucement. Surtout qu’une victoire finale est synonyme de qualification directe pour sa grande soeur, la Ligue des Champions. C’est ce qu’ont bien compris Liverpool (finaliste) et Manchester United (vainqueur), lors des deux dernières éditions. Cette année c’est Arsenal qui pourrait bien passer par là, plutôt que par le championnat, pour être à nouveau européen l’an prochain.

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